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mercredi 16 juin 2021

                           Il est au

                           De son silence.

                           Debout sur l'aube qui ordonne les maisons.

                           Il est comme la buée sur la vitre, celui que je te dis.

dimanche 18 avril 2021

JE SUIS NOMBREUSE (6)

Aripoma de tropina, vala, carisol etamia
Rapistolar, poto, ni gani tornala, sabu
Nitra. Nitraglisarine. Bo
Alora savati, batigi, potoni terravata, dipustanero tabi si co
Soto ! Soto !
Ma nada. Niene. Fratamo
Depu, jarami, alatacama eto rikiki
Absolument. J'en suis certaine.

mardi 23 février 2021


Père, Mère,

Le ciel est rouge. Rentrez vos enfants.

Cachez-vous sous des draps blêmes

Et attendez.


Plic, Ploc, un gros crapaud

Tout rose

Plic, Ploc, traverse le soleil.

Plic. Il est passé.


Père, Mère,

Le ciel est bleu. Sortez vos enfants.

Ouvrez les fenêtres

Et advienne que pourra.


mercredi 6 janvier 2021

Alignant les bûchettes, il en compte cinquante-quatre. Il les regarde l'une après l'autre et nomme chacune d'elles : Attila, pendule, à boire, Jacob, l'éléphant. Puis il les compte à nouveau et n'en dénombre plus que quarante-huit. Alors il leur donne un autre nom, car elles ne sont sûrement plus les mêmes : Rouge, violet, mur, Jaune. Mais il ne les compte plus, elles changeraient encore. Non, il ne compte plus un, deux, trois... il les observe longuement, l'une après l'autre, et sombre dans un profond sommeil.

lundi 7 décembre 2020

Blotti dans la dernière lettre de ton nom

Tu fuis ta détresse.

Sous d'épais sourires

Tu camoufles tes plaies.

.je surprends ta paresse au plus dur de tes effortS

,tremblant de froid en plein soleiL

je me surprends au réveiL

.et je sais que je dors encorE

dimanche 12 juillet 2020

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mercredi 8 janvier 2020

ENLEVER QUATRE LETTRES  (1)

Tu pars. Tu t'arrêtes... Tes erreurs de calcul et tes pas de travers. Ces faux départs te fauchent les pattes, parce que sur l'asphalte, tes cellules craquent, elles veulent être débarrassées de cette pesanteur dégueulasse. Avec un peu d'herbe pas tendre, pas verte, c'est nature et décadence. Bye bye baby blue, un pur cadeau. Tu la happes par le nez, tu l'avales, c'est du chaud, c'est la beauté cachée des secrets que tu craches.

Elle avance sur la plage, elle n'a plus de chaussures, elle parle seule, s'arrête là, lève les bras, elle repart, s'adresse aux arbres, aux bêtes, au bleu des vagues. Elle a vécu là-bas. Le pays des brûlures... Elle est belle et sauvage. Quel âge a-t-elle ? Elle s'appelle Clara. Ses parents l'égarèrent dans la nuée des eaux et les nuages la recrachèrent, nue, sur le sable. Sur un autre versant de l'azur, ses draps de gaz rares.

Dès l'aube, elle se lève. Et elle part. Et elle parle. Elle attrape des phrases éclatées, balayées par les vents, arrachées au cratère du réel. Elle les prend et les dresse, tels des fauves échappés de la cage aux rêves que ses yeux percèrent de leurs feux... Et au crépuscule, avant que la lune la prenne dans sa gueule de chatte aveugle, la peur l'arrête, elle trébuche et chute, c'est la fée des égarés.

vendredi 23 novembre 2018

Chaque matin un ciel éloquent
vend du vent
aux estivants

Chaque soir un soleil ambulant
donne dix rayons
aux vagabonds 

Chaque nuit un vampire enfant
calme les gens
tout rien, tout sang

lundi 27 mars 2017

JE SUIS NOMBREUSE (5)

Grandmother

My grandmother used to tell me : « ne t’inquiète pas, tu es comme ça, et si tu te sens bien, les autres ne t’atteindront pas ». J’ai grandi comme un garçon. Je faisais beaucoup de sport, surtout du foot. Un jour après l’entraînement, j’avais quinze ans et demi, l’entraîneur nous a dit : « allez, tous à la douche, séance tenante, et tous à poil ! ». Et là, les autres m’ont regardé comme s’ils me voyaient pour la première fois.
« C’est pas possible, you are a girl ! »
Ils ne comprenaient plus rien. Le  garçon qu’ils connaissaient, leur pote de jeu, était une fille. L’entraîneur m’a viré. Les copains m’ont largué. J’ai pleuré toute la nuit. Le lendemain je suis allé voir ma grand-mère. Ce qu’elle me disait toujours, lorsque j’étais petit, m’avait aidé, jusqu’à présent, à résister. Mais cette fois-ci, j’étais atteinte au  plus profond. Tout en moi s’écroulait. Et pour la première fois, je ne savais plus qui j’étais.
Ma grand-mère était malade. Elle m’a regardé du fond de l’oreiller et je n’ai rien eu à dire. Elle avait compris. Elle a pris ma main, la sienne était froide, j’ai senti couler mes larmes, elle m’a fait signe de m’approcher, et je l’ai entendue : « don’t worry, tu es belle ». Est-ce vraiment ce qu’elle m’a dit ? Je ne le saurai jamais. Deux jours plus tard, je la perdais. Mais je sais que tout a changé, depuis ce moment là.
Aujourd’hui, je suis vieille. À mon tour. Et je peux dire que j’ai vécu en femme heureuse. Sans ma grand-mère, je serais sans doute devenue comme presque tous ceux qui, à la naissance, ne sont ni fille ni garçon : un ange déchu. Une plaie béante.

lundi 20 mars 2017

JE SUIS NOMBREUSE (4)

La tour de Babulle

On est dessus depuis trois jours sans dormir pour ainsi dire et mangeant sur le pouce on avait du retard sur le programme prévu à cause du mauvais temps ça y est maintenant on l’a rattrapé mais on est tous cuits des cernes sous les yeux les cheveux cassants et les traits tirés on va pas se plaindre la pluie a cessé le terrain sèche vite on devrait pas tarder à se mettre aux bulles les souffleurs sont tous là ils ont chacun leur paille et la citerne d'eau avec la glycérine et le savon noir vient juste d’arriver on a installé la bâche qui va nous servir de base pour dresser la tour on a placé aussi le treillis translucide sur toute la hauteur heureusement le vent  a l’air de se calmer la météo annonce du beau ça nous fait un souci en moins. Excuse-moi mon cœur je ne t’ai même pas demandé comment tu allais envoie moi vite un mail mais plus long s’il te plaît que celui d’avant-hier.
Je sais en même temps que tu es pressé d’avoir des nouvelles de cette tour de bulles tout le monde en parle on est débordés tous les journalistes toutes les caméras toutes les chaînes aux trousses tu ne peux pas t’imaginer le bazar que ça crée on entend parler toutes les langues chacun y va de sa critique « votre tour va dégringoler c’est impossible à faire tenir ça va durer quelques secondes et pourquoi dépenser autant pour un truc qui ne sert à rien » et je te passe les plus corsées surtout celles qui nous visent nous les trois femmes à l’origine de ce projet s’il y avait eu un homme pour nous accompagner peut-être aurions-nous dû mais n’en parlons plus tu connais l’histoire aucun architecte n’a voulu nous suivre c’est compréhensible leur jeter la pierre n’avance pas à grand chose. Au fait n’oublie pas tes médicaments il faut arrêter ces fichues crises d’asthme bien sûr tu n’es pas le seul tout le monde y passe c’est pareil ici ce matin encore quelqu’un a failli y laisser sa peau on a dû l’évacuer sous la tente à oxygène je ne voudrais pas t’affoler mais Fais attention
Fais attention
Fais attention
Ta maman qui t’aime.
Si tu m’écris une lettre, adresse-la directement au service de gériatrie.

lundi 13 mars 2017

JE SUIS NOMBREUSE (3)

La longue vie d'une rondelle

J’ai passé toute mon enfance dans un atelier.
Quand je dis toute mon enfance, je veux dire toutes ces années lentes, décrivant de larges cercles autour de ma naissance, ancrées dans mes rêves, amarrées à mon port d’apache, enfouies dans mes fibres, gravées sur mon corps. Regardez mon bras. Ici une cicatrice signée par une perceuse, une autre à côté sculptée à la scie, mon père me laissait faire, il était un peu fou.
Quand je dis un peu  fou, je veux dire qu’il avait… franchi des frontières, qu’il avait dépassé les limites du normal. Quel père oserait laisser, s’il n’était pas un peu fou, sa fille de six ou sept ans se servir de sa scie ?
Quand je dis scie, je veux dire scie, marteau, rabot, lime, tournevis, taraudeuse et pied à coulisse, équerre et traceur, poinçon et coupe-net.
Quand je dis coupe-net, je veux dire que tout, le matin du 9 juillet 1975, tout s’est coupé net. Mon père était tourneur. Je voulais faire comme lui. Mais après sa mort, j’ai voulu tout oublier.
Quand je dis tout oublier, je veux dire que plus jamais je ne suis retournée dans son atelier. Ma vie a changé, changé du tout au tout. Il ne me reste de ce temps qu’une petite rondelle, en acier chromé, que je porte au cou. Je l’avais faite moi-même. Et chaque fois que je chante, sur toutes les scènes, dans chaque pays, je la sens brûler sur ma peau. Et je chante, et je chante, jusqu’à avoir la tête qui tourne. Je suis devenue une derviche tourneuse.
Quand je dis tourneuse, je ne veux rien dire de plus.

lundi 6 mars 2017

JE SUIS NOMBREUSE (2)

La peau d'une autre

De la boue partout. Une terre qui chavire. J’ai glissé. Suis tombée. En bas de la  descente il y avait de l’eau, une mare sombre et crasseuse. Tenté de m’accrocher, de m’agripper aux branches, aux racines, mais en vain. Inexorablement, je descendais, je descendais, je descendais. Et voyais s’approcher, en bas, dans le marais, la gueule ouverte du monstre noir. Ses yeux me fixaient et ses dents brillaient. Il m’attendait. Confiant. Et sûr de lui. Il savait que bientôt, là, dans quelques secondes, ses mâchoires allaient se fermer, en claquant, sur de la chair fraîche. Et moi aussi je le savais. Je me battais de toutes mes forces, j’enfonçais mes ongles dans cette boue  infecte, je refusais l’inévitable,  je griffais la peau des cailloux, je criais, je hurlais, mais rien à faire : je descendais, je descendais, je descendais.
- T'en n'as pas marre d'être solitaire ? Tu voudrais pas jouer un peu ? Profiter de ma compagnie ? Aromatiser ta monotonie ? Je sais faire plein de choses, des spécialités que tu connais pas, qui te donneront un plaisir sans fin... ça te dirait pas ?
Je parlais au monstre sans en avoir peur. Toute entière dans sa gueule, je regardais le bord du gouffre, le trou noir qui menait tout droit à son estomac. Et sans aucune crainte, je dressais des plans, mesurais les risques, calculais mes gestes. Tout en lui parlant, car je me disais que mes mots iraient, même s’il ne comprenait rien, quelque part dans son cervelet et distrairaient ses sens. J’étais convaincue que seule la parole pouvait me sauver. Alors je lui parlais, doucement, gentiment, sans arrêt. Si bien qu’il s’est amadoué. Sa langue s'est ramollie. J’ai eu l’impression qu’il se détendait, qu’il s’attendrissait, qu’il prenait même plaisir à m’écouter parler.
Et je n'ai rien senti quand il m'a avalée.

lundi 27 février 2017

JE SUIS NOMBREUSE (1)

La justice

Ils étaient là, tous amaigris, avec une faim sans fond qu’on voyait scintiller dans le puits de leurs yeux. Leurs corps entiers étaient enduits d'une résine brune, magnétique, scrofuleuse. Ils m’attiraient plus qu’un aimant et suçaient mes pensées. La langue qu’ils parlaient n'avait rien d’humain. Pourtant c’était des hommes, des femmes comme vous et moi, sous cette résine un peu gluante, un peu collante, un peu puante, qui ruinait en les cabossant les courbes de leurs corps. J’entendais murmurer une douleur sans fin à l’intérieur d’eux. Je voulais leur parler de la résistance, de la rébellion, d’une révolution, du rétablissement de l’égalité et de la justice, mais leurs regards hallucinés, leur attitude, leurs gestes, me l’interdisaient. Et tout d’un coup, j’eus peur. Une peur panique. Ils s’approchaient de moi. Ils allaient m’emporter. Avec une puissance que seule la frayeur peut procurer, je me suis jetée sur eux, en  hurlant comme une folle, et j’ai arraché au plus proche d’entre eux un pan entier de la résine qui lui couvrait le torse. J’ai vu alors apparaître, sous la déchirure, des couleurs extraordinaires. Si vives, si lumineuses, si chatoyantes, que j’en fus éblouie. Et en les montrant du doigt, je m’entendis crier :« Vous voyez ! Elle est là, la justice ! ». C'est à cet instant qu'ils ont disparu. Aspirés par le vide. Et je suis restée debout, bras ballants, langue pendante, avec les yeux en face d'un trou.

lundi 8 février 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (14)

Pourtant c'était plus fort que nous. Sa façon de marcher, sa façon de parler, tout chez elle nous faisait rire. La maîtresse se fâcha et renvoya l'un d'entre nous. C'était tombé sur moi. Tout au long du chemin, j'avais pleuré de rage beaucoup plus que de honte. Pourquoi moi et pas les autres ? L'injustice me brûlait comme le feu de la glace. Mon père était dans la cuisine. Entre deux pleurs, je réussis à raconter ce qui venait de m'arriver. Il m'écouta d'abord. Puis sentant ma douleur, il m'expliqua ensuite que cette nouvelle élève ressentait elle aussi une injustice énorme. Pas seulement ce jour là, mais chaque fois qu'elle voyait quelqu'un se moquer d'elle. C'est à dire tous les jours. Il me demanda de bien y réfléchir. Et ce jour là, je crois, j'en appris plus sur la morale que ce que disaient, sur le tableau noir, tous les matins de tous les jours de tous les ans, ces phrases compliquées. L'après-midi je retournai, toute seule, à l'école pour deux choses. D'abord demander pardon à la nouvelle venue pour m'être moquée d'elle. Ensuite dire à la maîtresse que mon père m'avait expliqué et qu'à présent je comprenais. J'étais devenue quelqu'un de différent. Et c'est sans doute aussi depuis ce jour-là que j'aimai mon père plus que tout au monde. Car il avait soigné mon cœur. Je m'aperçus alors que j'avais pris la route en direction inverse. En rebroussant chemin, je repassai devant l'école, devant la maison vide, et les regardai sans être envahie par mes émotions. J'étais en paix avec le monde.
( FIN )

lundi 1 février 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (13)

Tous les matins, en arrivant, elle écrivait sur le tableau la morale du jour : Ta liberté s'arrête où commence celle de ton voisin. Je voyais un petit bâton qu'on se passait de main en main comme dans les courses de relai, le petit bâton de la liberté, il filait jour et nuit, il y avait toujours quelqu'un pour le passer à son voisin, une course endiablée et sans fin pour un petit bâton qu'on avait entre les mains pendant cent mètres et qui disparaissait dans les mains du suivant. Ça me laissait perplexe. Puis les leçons de choses : Les carnassiers sont carnivores, ils mangent de la chair, les ruminants sont herbivores, ils mangent de l'herbe, et comment est l'homme, lui qui mange de tout ? Je sais Madame, j'ai la réponse, l'homme qui mange de tout est un toutivore ! L'instruction civique : Qu'est-ce que le parlement ? Moi madame, je connais, c'est là où on parle en même temps qu'on ment. L'histoire géographique, grammaire acrobatique, les opérations, les récitations, la récréation qui passait plus vite qu'une étoile filante. Ce que je préférais, c'était le soir, juste avant la sortie, quand la maîtresse ouvrait un livre, Poil de carotte, Gobe lune, et nous en lisait un chapitre. Lorsqu'elle fermait le livre et qu'il fallait partir, je ne pouvais plus me lever. Un jour, elle nous avait privés de cette lecture. Le matin une nouvelle élève était arrivée avec ses parents. La nouvelle, timidement, s'était assise au fond. Nous avions remarqué qu'elle marchait bizarrement, tout de travers, en boitant fort, sans savoir qu'elle avait cette maladie, la poliomyélite. La maîtresse nous expliqua.
( à suivre )

lundi 25 janvier 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (12)

Je m'arrêtai à la maison, mais me gardai bien d'y entrer. Je pris mes vêtements qui pendaient sur le fil et me changeai dehors, par derrière le hangar, à l'abri des regards. À un moment donné je me retrouvai nue. Jamais, je crois, ici, même quand j'étais petite, on ne m'avait vue nue. On se déshabillait à l'intérieur des chambres. Et maintenant, à soixante ans, voilà que je m'y mettais. Si ma mère m'avait vue ! Cela dura quelques secondes mais je sentis comme une présence qui m'observait de haut, sans malveillance, sourire aux lèvres, du genre : « Celle-là, vraiment, elle ne changera pas. Faut se faire une raison ». Lorsque je me retrouvai dans mon pantalon et mon pull marin, ceux de ce matin, j'avais l'impression d'être quelqu'un d'autre. Plus jeune, plus vieille, plus forte et plus fragile, plus sage et plus folle, plus laide et plus belle. Comme si j'avais franchi les frontières de mon corps. Je repris la route sans chercher plus loin. J'étais bien, je vivais, l'inquiétude avait fui par des sentiers secrets. Quand je passai l'école, fermée mais intacte, je revis tout en un éclair, la marche à pied pour y aller, quand nous marchions à reculons, on voyait la maison s'éloigner peu à peu, ça nous donnait en bouche le goût de l'évasion, la maîtresse qui nous apprenait les règles d'orthographe, poux hiboux choux genoux, le calcul mental, deux tonnes plus un quintal, écrivez-le en chiffres, en kilos s'il vous plaît, levez vos ardoises, allez toi là-bas ne fais pas semblant de chercher la lune.
( à suivre )

lundi 18 janvier 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (11)

Je trouvai la chemise de nuit que j'avais balancée sur la banquette arrière. Je l'enfilai à toute vitesse pendant que le garde coupait le moteur, abaissait sa vitre « Madame bonjour. Quelque chose qui ne va pas ? » Bonjour, non tout va bien. Je viens de prendre un bain. C'est une amie chinoise qui me l'a conseillé. Très bon pour la santé. Au début c'est dur, mais on s'y fait vite « Moi je ne m'y ferais pas. Vous savez, les Chinois, ils n'ont pas toujours tort, mais ça ne veut pas dire qu'ils ont raison sur tout » Je ramenai les pans de la chemise de nuit sur ma chair de poule. Son regard me perçait. Il me passait aux rayons X. J'étais sûre de son diagnostic : « Encore une qui en tient un grain. La ville les azimute. On devrait tous les enfermer » Je tentai une diversion : En tous cas je vous remercie. Mais vous avez sans doute beaucoup de choses à faire « Moi mon boulot c'est la forêt. Les gens, du moment qu'ils n'y touchent pas, c'est pas mes oignons » Je vous approuve. Moi aussi j'aime les arbres. Spécialement les sapins. Quand il y a un peu de vent, on les entend presque parler. Je compris, mais trop tard, que j'en avais trop dit. Il me regardait en réfléchissant. Je craignais le pire « Moi je ne cherche pas midi à quatorze heures. Quand je vois un arbre, c'est du bois qui pousse et pas autre chose. Mais comme vous le disiez, j'ai pas que ça à faire. Je vous laisse. Attention... » il hésita quelques secondes, puis poursuivit, en démarrant : « Attention au rhume. C'est vite arrivé. Le rhume des sapins, c'est le plus sévère » Et il partit sans même m'avoir saluée. Je piquai un fou rire. De quoi avais-je eu peur ? Qu'est-ce qu'il pouvait me faire ? Sur le chemin du retour, des gens me saluèrent. Ils avaient sans doute reconnu la chemise de nuit de ma mère.
( à suivre )

lundi 11 janvier 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (10)

Les voix se firent plus impérieuses juste avant de se taire. Comme si tous ces murmures, tous ces sapins m'avaient conduite à un endroit précis où ils voulaient que je me pose. Et je vis cette vieille femme qui m'attendait depuis longtemps. Elle était là, en face de moi. La mère de mon père. J'étais très petite. Elle était debout et elle s'approchait. Ses yeux éteints. Sa bouche tordue. Je ne pouvais pas faire un geste. Horrifiée. Pétrifiée. J'avais la mort en face de moi, qui venait me chercher. J'étais persuadée que ce serait la fin dès qu'elle me toucherait. Elle étendit le bras. Elle ne me voyait pas mais elle savait que j'étais là. Je fermai les yeux. J'allais mourir. Je sentis sa main se poser sur moi. Sur le dessus de ma tête. Puis elle descendit le long de ma joue. Elle me caressait. Une caresse tellement douce, tellement tendre, tellement affectueuse, que j'en eus les larmes aux yeux. Son visage, là, tout près, était toujours aussi affreux. Mais elle me parlait d'une voix si aimante, si belle, si bouleversante que ma terreur avait fait place à un infini bonheur. Et elle m'a dit « Ma petite fille, je suis heureuse que tu sois là. Et que tu n'aies plus peur de moi » Je ne répondis rien, mais je posai ma tête contre son ventre chaud. Et nous restâmes ainsi, sans bouger, sans parler, toute un éternité. Tu vois, finit par me souffler le sapin le plus proche, en te prenant par la main, ta grand-mère aveugle, la mère de ton père, t'a fait traverser la mort. Alors aujourd'hui pourquoi as-tu peur de perdre ta mère ? Un silence de bébé qui dort. Quelques branches qui frémissent. Les sapins s'étaient tus. Je savais qu'aujourd'hui ils ne parleraient plus. Je me penchai sur l'eau, m'aspergeai le visage et glissai sur une pierre. Je m'étalai dans l'eau glacée et je poussai un cri de bête. En tentant de me redresser, je tombai à nouveau. J'étais trempée jusqu'aux os. Je finis par me relever, courus à la voiture, ôtai en grelottant mes vêtements mouillés, les jetai dans le coffre et me retrouvai nue, à côté du volant. Juste à ce moment là, la voiture du garde forestier passa, puis ralentit, s'arrêta, puis recula, s'arrêta à mon niveau, tandis que je cherchais partout autour de moi quelque chose à me mettre.
( à suivre )

lundi 4 janvier 2016

AUTOUR DE LA MAISON  (9)

Ton père n'avait rien de sévère mais il pouvait parfois piquer des colères noires, on l'entendait jurer, bordel de dieu de nom de dieu, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu de mer, il était parti à la guerre et tout de suite fait prisonnier, envoyé au stalag, il avait travaillé dans une ferme autrichienne, le soir il rentrait dans les baraquements, où il retrouvait Pierre, Vincent, Paul et les autres, c'est comme ça qu'il avait appris à couper les cheveux, il n'est resté de tout ce temps que deux ou trois photos, des petits carrés de réalité aux bords tout crantés, ils se tenaient par les épaules, regardant bien en face leur copain photographe, comment s'appelait celui sur sa droite, un grand costaud foncé de peau qui rendait ton père presque inexistant, un bonhomme rikiki à côté d'un géant, que tu as vu un jour venir, avec sa femme, en 4 CV Renault, il devait se plier en quatre pour se mettre au volant, il riait comme la Terre qui tremble, tu les revois se raconter devant un verre, c'était la fête à la maison, tu te souviens aussi avoir fait ce voyage tout au fond de l'Autriche, avec toute ta famille, vous y aviez passé une nuit, tu lisais dans les yeux de ces vieux paysans, qui avaient accueilli ton père, de la reconnaissance, la même qui brillait dans ceux de ton père, aucun d'eux ne parlait, à peine quelques mots dans une langue franchienne, guten jour et bonne nacht, tu te revois dans la voiture, sur la banquette arrière, entre ton grand frère et ta petite sœur, en train de demander « Mais eux, papa, dis-moi, ils n'étaient pas méchants ? Non, ils étaient gentils, j'ai eu beaucoup de chance » « Toi regarde ta route ! » tranchait ma mère devant (elle criait beaucoup à cette époque-là) « Et vous trois là derrière, arrêtez de vous tortiller ! » Tu revois ce petit carnet, un petit carnet vert, tu l'avais découvert au fond d'une boîte en fer, ton père y écrivait ses premières impressions en rentrant de la guerre, il n'était pas de suite revenu au pays, il avait travaillé en Suisse, comme coiffeur, à Délémont, à Porrentruy, il avait eu envie d'élargir l'horizon, cinq ans de sa jeunesse passés en rétention l'avaient rendu plus exigeant, plus assoiffé d'ailleurs. Il écrivait à son retour que ses parents avaient vieilli, son père était parti avant votre naissance, déglingué par la guerre de 14, et sa mère, votre grand-mère, que vous avez connue aveugle et diabétique, souviens-t'en, souviens-t'en...
( à suivre )