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samedi 18 septembre 2021

Stan s'était levé tard comme d'habitude. Son matelas à mémoire de femme il l'aime, de toutes les matières c'est la white qu'il préfère. À midi en sortant de la poste, il avait senti que sa jambe était rède. Au stop de la Cascade, un grand black en trottinette lui avait fait une peur peule, le percutant à la hanche, l'insultant en anglais. Le sens de ses paroles lui avait échappé, c'est sûr qu'il ne sort pas de Yale, ho ! Blessé surtout dans son amour propre, il s'était rendu à la gendarmerie pour faire une déposition, bon gré, mal grey. Soulagé mais un peu morveux de cette démarche, il avait eu un drôle de flash black sur le chemin du retour, le visage d'Alain Braun, le premier de sa classe de 6ème. "Mister AB" avec ses lunettes et son petit sourire à la Claude Rich. Aucun potache sixties qui s'ignore n'avait envie d'en prendre de la grène, car il éblouissait tous les profs, mais pas les filles, y'en avait pas encore en 62. At the same time, the Beatles enclenchaient la 1ère avec Ringo et Love me do, et personne ne le savait, pas plus au lycée d'état de garçons de la cité du lion que rue de Rivoli à Paritchak.  Un jour la pink wave viendrait, sans crier gare, comme mon prince... never mind the bollocks here's the Sex Pistols, compissant Elvis, vomissant leur Guiness sur les boots des Fab Four, quatre crapauds à peau lisse.

dimanche 12 septembre 2021

J'ai attendu que tout le monde soit parti pour me recueillir devant mon vieux Charlie. Je l'ai vu cinq fois seulement et je chéris particulièrement les deux concerts avec Mick Taylor. Après, avec Ron Wood, Billy Preston et les percussions, c'était plus pareil. Vers minuit, j'entre dans la chapelle ardente. Un véhicule funéraire est sur le parking, il y a donc encore quelqu'un à l'intérieur. Je jette un œil et pousse une porte entrebâillée. Je m'approche sans bruit d'un homme en livrée grise, penché sur le cercueil; il passe sa main sur le visage de Charlie. Soudain, il sent ma présence dans son dos, sursaute et rajuste la position. « Vous cherchez ses dents en or ? » Il me dévisage, un rictus au coin des lèvres. « Vous êtes de la famille ? » Oui, de la grande famille... c'est dans les mains et les pieds qu'il a de l'or lui dis-je. Il se retient de me mettre son poing dans la figure et me pousse vers la sortie dans un fondu au noir. J'ai pas pu passer de temps avec mon cher défunt, mais je reviendrai... peut-être inversera-t-on les rôles, lui en visiteur et moi en gardien du tempo... Charlie is good tonight !

dimanche 20 juin 2021

L'autre jour, dans la file d'attente devant le bureau de poste, j'ai vu un homme sans barbe. Son petit masque en tissu imprimé à motifs provençaux laissait apparaître son menton. Il attendait son tour, sans manifester de désordre apparent. La femme qui le précédait lui tournait le dos, peut-être n'avait-elle pas remarqué son visage glabre. Il faut dire que le soleil donnait fort et que l'homme était à contre-jour. Quelle chaleur, dis-je à cet homme rasé d'une quarantaine d'années, pour voir s'il allait bien. Oui, me sourit-il, mais on ne va pas se plaindre. Aucun signe de détresse dans son regard, pas de trouble perceptible dans le timbre de sa voix. Malgré tout, j'ai toujours à l'esprit qu'un homme sans barbe peut parfois présenter tous les aspects de la normalité et de la bonne santé, tout en étant gravement atteint. Vous vous sentez bien ? insistai-je en me rapprochant de lui. Oui, m'a-t-il dit, il faut qu'on s'habitue à ces coups de chaud, ça va devenir notre quotidien. Ensuite il est entré dans le bureau et je l'ai observé à sa sortie. Tout paraissait normal dans son comportement. Je m'étais inquiété pour rien.

mercredi 12 mai 2021

L'autre jour, en faisant mon petit tour du pâté de maisons et des champs, j'ai croisé une chauve-souris au pied d'un piquet de pâture. Qu'est-ce que tu fais là en plein jour ? lui ai-je demandé. Rien, tu m'as réveillée. Tu dors à 4 heures de l'après-midi ?... Et pourquoi pas, Mick Jagger prend bien le thé à trois heures... D'où tu sais ça, toi ?... I got nasty habits, I take tea at three. Let it bleed est un disque culte chez les chiroptères... Alors là ma belle, tu me la bailles belle... Oui, je peux te chanter Live with me et Monkey man a cappella, mais j'entrave rien à tes expressions à deux balles... C'est pas une expression à 2 balles, c'est not' tonton Georges. A ciao pipistrello !

samedi 30 janvier 2021

« Ne bougez pas Monsieur, les secours vont arriver ». Sur le trottoir, une femme se mord la main. « Tout va bien » lui dis-je en descendant la branche maîtresse et en me laissant glisser le long du tronc de ce beau tilleul. J’atterris à ses pieds. Elle pousse un petit cri et fait un écart. De l'autre côté de la rue, un attroupement s'est formé. Comme d'habitude à cette heure du jour dans les lieux publics. Ces gens me prennent pour un singe échappé d'une cage qu'un gardien étourdi, supposent-ils, a dû fermer mal. Pas de temps à perdre en vains bavardages. J'agrippe une grande grille forgée haute d'un étage et de là m'élance dans un pin bleu. Sous mes yeux, un parc qui borde la voie ferrée du Marin Brun. Des cèdres, un saule redingote et au fond, l'entrée d'un tunnel. Je vois tout, mais la sirène d'une ambulance me ramène à la réalité. Ce parc est celui d'un hôpital. Un autre véhicule de secours arrive, suivi d'un camion de pompiers. Sons et lumières bleues, oranges avec du rouge, du blanc. Ça recommence. Me livrer à leurs camisoles, textiles ou chimiques ? Non. Je n'ai pas volé toute une vie dans les arbres pour me résoudre à déambuler le nez sur des vitrines, le cul sur des banquettes. Liberté surveillée, en France comme ailleurs, mais liberté inaliénable. Une fois de plus, je vais décliner mon identité, donner des gages de civisme et de respectabilité. Et si ça ne suffit pas, j'irai chercher ma botte secrète, cette photo avec Peter Lorre prise à Fresno, dédicacée "To my friend, the flying frenchie".

lundi 4 janvier 2021

Mona joue avec son puzzle de trente pièces... la grande bleue, les bateaux, les marins... je revois une photo de Mick Jagger à la barre d'un voilier, avec cette casquette-béret à la Garbo-Marley... en fond sonore, pas de brise marine, mais un texte lancinant ponctué de « jigsaw puzzles »... une berceuse pour adolescents s'étant mis à dos les sciences... pas moyen de retrouver le nom de la chanson, il se dérobe, il joue à cache-cache dans le labyrinthe de mes souvenirs... un peu plus tard, le voilà revenu... Jigsaw Puzzle Blues, tout simplement, calé au beau milieu de Beggars Banquet... oui, mais around midnight (rambler?) et après vérification, la chanson s'appelle Jigsaw Puzzle tout court, y a pas de blues... le lendemain matin, ça tourne en boucle dans ma mémoire comme une boule de loto dans son tambour... quelque chose me dit que Jigsaw Puzzle Blues existe, je l'ai pas inventé de toutes pièces (de puzzle)... trois jours plus tard vers 3h du matin, le nœud se défait ! Jigsaw Puzzle Blues, l'instrumental de Fleetwood Mac, ce petit bijou de swing... il est là, j'entends tinter le picking de Danny Kirwan comme au premier jour... et la pochette de Pious Bird, avec la nonne qui tient l'albatros dans ses mains... ça fait du bien quand les pièces du puzzle se remettent en place...

mardi 3 novembre 2020

 HaSoFiN  n° 590

« Madame Larry Seigneur Book, c'est elle qui peut nous gêner ». Vignerot me demande de l'appeler pour notre affaire. Occupé à autre chose, il me tend une feuille rhodoïd vide, sans plus d'explications. Vu ma mine déconcertée - que dois-je faire de ce transparent? - il sort sa botte, qui fut secrète - la première fois - « vous préférez le nuancier? » Faut dire qu'avec Vignerot, en sept années de collaboration, on n'a jamais pu se tutoyer. C'est rare dans la grande famille du BTP, où la hiérarchie cohabite avec un paternalisme séculaire. Je prends le rhodoïd sans discuter. Tout sauf le nuancier. D'après ce qu'on m'en a dit, c'est un truc mis au point dans les années 70 par François Gaye-Dracq pour tester le sang-froid et la réactivité d'un technicien d'étude en cas de visite surprise de la DGCCRF. Une sorte de crash test improvisé, pour voir la capacité du salarié à parler sans rien dire. C'est une boîte de 50 échantillons. Le contrôleur choisit 5 couleurs et vous devez dire à quelles questions elles sont les réponses. Ambiance garde à vue. D'un autre côté, les bureaux très Samouraï Deuxième Souffle de la rue Pierre Rigaud sont le cadre rêvé pour ce genre d'interrogatoire. J'ai envie de me raviser et de dire oui au nuancier. Le regard fatigué de Vignerot par dessus ses lunettes me dissuade de cette récréation à la Melville. Ça sera Miss Lord Book et L’État des Choses.

lundi 12 octobre 2020

Une tension, une sorte d'émulation mystérieuse règne en ce lieu, mais je ne saurais dire pourquoi. Est-ce un club de loisirs, une Maison du Peuple, un établissement de santé pour personnes à gérer? (en gériatrie?) Rien ne m'est familier. La salle est très grande, quasiment vide. Juste une table et une chaise, un ordinateur, un casque et un micro. J'attends le feu vert. L'homme à la manœuvre me fait signe. Je m'assied. Vous êtes prêt ? J'acquiesce. Ça fait déjà un bout de temps que je suis prêt. La chanson, il fallait l'annoncer dans l'entrée, en attendant son tour. Je l'ai choisie au feeling, ensuite j'ai eu le temps de me préparer. Maintenant que je suis assis, micro à la main, la technique a des ratés. L'écran où je dois lire les paroles est noir. J'essaie de me souvenir des premiers vers, et de la façon de les attaquer. Après, ça viendra tout seul, avec le texte qui défile sous mes yeux. J'ai mis le casque, mais c'est silence radio. L'homme aux lunettes teintées trépigne. Il me fait un signe de la main, genre ça va venir. J'attends. Au fond de la pièce, j'aperçois Clélia qui ma fait un O avec le pouce et l'index. Tout d'un coup, l'intro débourre dans le casque. Chip chip chip chip cheep bee dee waow... il y a les playboys de profession habillés par Cardin et chaussés par... J'ôte le casque et me tourne vers le vigile au costume trois pièces... Hé, c'est pas la fille du père Noël ! Il me toise façon qu'est-ce t'as encore, toi ? Faut que j'me calme, sinon le père fouettard va m'en coller une.

samedi 12 septembre 2020

Je rends visite à Y'ug et à Georges dans un appartement à Béchaud. Je veux leur montrer un aspirateur que j'ai trouvé dans une brocante, un modèle unique qui ne fonctionne pas à l'électricité mais à l'aide d'un procédé révolutionnaire. Quand je lui en ai parlé au téléphone, Y'ug était hilare et derrière lui, j'entendais Georges faire le pitre. Je fais mon entrée en VRP nouvelle génération avec le prototype sous le bras. Georges me le prend des mains et commence à l'examiner. Y a pas de fil ? demande Y'ug. Je ne réponds pas tout de suite, c'est ce qu'on apprend en formation VRP, pour ménager l'effet de surprise. Non, mais il y a ça ! dis-je en sortant de ma poche un ruban vert. Qu'est-ce que c'est ? Un ruban de brocolis tressé. Et tu vas nous faire avaler ça ? ironise Georges. C'est pas vous qui allez l'avaler, c'est lui. Plus tard, dans un immeuble de la vieille ville. Je livre un panneau bleu, léger comme du polystyrène, mais d'une autre matière, compacte et résistante. Ça ressemble à une planche de surf avec des angles vifs. La fille qui m'ouvre ne me regarde pas, elle ne dit pas un mot et me tombe dans les bras. Le bleu était le signal. Encore plus tard dans la rue, je m'arrête devant l’étal d'un marchand ambulant. Sur ses tréteaux, des cartons vides. Je lui demande ce qu'il vend. « I sell american dream ! » Je le regarde dans les yeux. Are you Uncle Sam ?

lundi 6 juillet 2020

HaSoFiN  n° 577

Un rayon lumineux balaye les murs de la chambre, comme le signal d'un phare dans une mer agitée. Vertige, nausée, ça tangue. Je sens mes médocs cliqueter dans mes dents. Mes médicaments, pas mes bons bordeaux, ils sont bus. Là devant dans les turbulences, un présentoir rempli de slurperies qui tournent comme des boules de loto dans leur bocal. Ma bouche a gonflé, mongole pas fière, énorme comme la tête de la statue de la liberté, et mes dents c'est la couronne de Lady Liberty, un overground panoramique à barreaux. Bonbecs, benzodiazépines, barbe à papa, bêtabloquants, boules coco, c'est la fête à la barbouille. Pas de musique de fête foraine, pas d'ogre de barbarie, ni de Star-Spangled Banner, ni de Jimi au petit matin, mais Mick Jagger en pyjama qui chante une country song, en couinant à la manière de Keith... Take my arm, take my leg, oh baby don't you take my head... Oh mon petit Mickie, toi non plus tu ne peux pas toujours avoir ce que tu veux, mais s'il te plaît donne-moi mes gélules, mes pilules, mes comprimés, mes solutés, and I won't forget to put roses in your groove...

vendredi 26 juin 2020

Dream O dream  #  909

Je connaissais Yoko et je l'aimais. Elle aussi. Donc j'ai rencontré John et on était amis, mais il a découvert notre amour. On se retrouvait au Dakota Building. Une fois sur deux, John nous surprenait et on promettait qu'on ne le referait plus. Il pardonnait mais à la première occasion on recommençait. Je n'avais pas peur, Yoko non plus. Pas besoin d'inventer des stratagèmes bien compliqués pour tromper la vigilance de John. Il nous laissait seuls les soirs de concert ou pendant les séances d'enregistrement et les précautions qu'il prenait étaient ridicules. Il était d'une naïveté ahurissante, d'une tolérance inimaginable. Qui plus est, en pleine conscience, nous déclarant les yeux dans les yeux qu'il nous mettait à l'épreuve, au défi d'arrêter. Et à chaque fois il passait l'éponge, disant que c'était notre karma. Les mois passaient mais pas cette passion qui nous consumait comme un bâton d'encens sans fin. À la longue, il a quand même fini par s'énerver, mais étant un leader pacifiste, Yoko savait qu'il ne serait jamais violent. On a rompu et renoué des dizaines de fois, suivant un protocole bien établi, jusqu'à ce jour où John a changé de ton. Face à nous, ce n'était plus le même homme. C'était Winston, en treillis de l'armée US et casque de chantier. On a su que notre histoire d'amour allait mourir de sa belle petite mort. Fin du rêve, de l'amour, de l'amitié.

jeudi 7 mai 2020

HaSoFiN  n° 551 / 560

C'est la promenade autorisée, 1 heure maximum, à 1 km du domicile. Temps couvert, vent froid. 4°C en milieu d'après-midi. La petite rue qui court à flanc de coteau est déserte. Je marche seul, je marche vite pour me réchauffer. Dans le haut de talus à droite, j'entends les buissons qui frissonnent. Quelques secondes plus tard, un petit chevreuil saute sur le bitume, dans un cliquetis de sabots. Il est là, immobile, 10 mètres devant moi. Il tourne la tête et vient à ma rencontre. Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as fait une fugue ? Il tend sa tête pour une caresse. Je lui gratte le cou en remontant sous la mâchoire. Ses oreilles frétillent. Toi t'es pas sauvage, soliloqué-je, surpris par ce comportement très social. Tu finis le tour avec moi ? Il a l'air partant. Je reprends ma route, doucement, puis je presse le pas pour voir, m'attendant à le voir détaler à tout moment. Non, il me suit docile, au pas cadencé, son museau vient taquiner mon aisselle. Nous attaquons la partie du chemin qui descend. Si ça n'avance pas assez vite, ne m'attends pas, lui dis-je pour le mettre à l'aise. « J'ai tout mon temps » me répond une petite voix chevrotante, artificielle. STOP !!!..

Je m'arrête net. Quoi ? Qui parle ? Un rapide coup d’œil alentour, personne à l'horizon, personne à proximité. La truffe du petit cervidé brille. Il regarde droit devant, mais je vois qu'il capte parfaitement mon air ébahi. Je pose une main sur sa tête. C'est doux, c'est chaud. C'est toi ? Il sourit de tous ses traits, comme un enfant en fête. Dis-moi que je rêve... tu n'es pas un chevreuil parlant ? « Un daguet parlant » Ah bon... et tu me dis ça comme ça ? Mon état de sidération l'amuse beaucoup, je vois la malice dans son regard qui fuit le mien et plonge vers la rivière, loin là-bas dans la clarté du soleil froid. Nous reprenons notre marche vers le carrefour des Garets tout proche. Tu sais, lui dis-je sans le regarder, car j'ai vu sa façon de communiquer, personne ne va me croire. « Problème d'humain » rétorque-t-il. Et toi, tu as quoi comme problème de chevreuil ? « De daguet. »

Ah oui, de daguet, excuse-moi j'avais oublié... mais les états d'âme doivent être du même ordre, non ? « Tu crois ça ? Imagine-toi avec des questionnements de chimpanzé » Je m'arrête et je le fixe droit dans les yeux. Pour la première fois, il me regarde en face, calme et attentif. Toute malice a disparu. Une distance, une forme de froideur, c'est tout ce que je vois, tout ce qui reste. Soudain il relève la mâchoire, son poitrail frémit. En une fraction de seconde, le voilà qui s'élance dans le pré voisin. Hé, ho... où tu es parti ??... Trop tard, il est déjà loin. Je baisse le front, piteux. J'ai même pas pensé à faire un selfie.

vendredi 1 mai 2020

HaSoFiN  n° 538

Nous sommes à pied d’œuvre, au bord du chemin. C'est Natch qui a eu l'idée hier soir pendant le repas. Et si on allait au Mont Lachat ? Vu mon air mi-flic, mi zinzin, il précise les choses : « On essaye. Si on va pas au bout, c'est pas grave » Oui, comme ça, ça va. Alors on est prêts, lacets lacés, sac sur le dos. Grand beau ciel de traîne sans la mariée, y a plus qu'à mettre un pied devant l'autre. Je jette un regard vers le sommet, une barre rocheuse en mâchoire de cheval, bien exposée, on ne voit qu'elle. Natch perçoit une appréhension qui ne dit pas son non « C'est un peu raide sur la fin mais c'est bien balisé, tu verras, y a pas de lézard » Dommage, j'aime bien les petits iguanes ! De toutes façons, on a toujours notre petite veilleuse, clos-je. Il sourit « Quelqu'un va nous accompagner ? » Bien sûr que non, je parlais de la veilleuse ombilicale. Il reste coi. Quoi ? Ne me dis pas que tu as oublié le pouvoir protecteur de la petite flamme, lui dis-je en soulevant mon t-shirt et en dévoilant mon nombril. Son visage se fige « Si tu es fatigué, on ira un autre jour » me dit-il avec un petit rictus d'incrédulité, d'inquiétude. À sa mine contrariée, je vois qu'il ne comprend rien à ce que je lui dis. C'est toi qui n'as pas l'air en forme, on va rentrer. Hé Lachat, nous voilà pas ! C'est fou comme la confiance a vite fait de changer de camp.

lundi 13 avril 2020

HaSoFiN  n° 520  (1)

Cité Administrative de Belfort, dans la vieille ville. Je viens voir pour du travail. Quelles sont vos compétences ? Gratte-papier. Rédiger ? Oui. Alors présentez-vous à cet endroit, au Bureau de la Nouvelle Constitution, c'est juste à côté. D'un geste du bras, cette femme aimable me désigne une rue voisine, derrière la mairie. Je la remercie, mais avant de quitter les lieux, je fais le tour du hall d'entrée. Un escalier monumental. Je gravis les marches. À l'étage, un plateau et de larges couloirs. Personne. Je m'approche d'une porte pour écouter s'il y a quelqu'un à l'intérieur. Pas un bruit. Si, quelqu'un dans mon dos qui m'interpelle « Tiens, qui voilà ? » C'est Alain Gaulard, tel qu'en lui-même, trapu et barbu, l’œil qui frise, un brin inquisiteur. Il s'amuse de ma surprise et m'invite à le suivre. Nous entrons dans une pièce lumineuse, très grande, austère. Ça ressemble plus à un salon de réception qu'à un bureau. Un homme est debout près de la fenêtre. Il n'a pas le look d'un fonctionnaire, mais d'une gravure de mode. Style David Bowie 76, époque "Thin White Duke". Mon ami Baratté, me dit Alain comme pour fermer une parenthèse. Il s'installe derrière un immense bureau de verre et me propose des noix. « Raconte-moi donc ce qui t’amène dans nos murs » Je lui réponds que je cherche du travail et qu'on me propose de collaborer à la "Nouvelle Constitution" « Et tu la cherches en plein milieu du QG ? » ironise-t-il en cassant une noix.

samedi 11 avril 2020

HaSoFiN  n° 520  (2)

Où suis-je tombé ? Je suis mal à l'aise. L'atmosphère est militaire, type "secret défense". Il voit mon trouble et me dit de ne pas m'inquiéter, que j'ai frappé à la bonne porte. Je ne comprends pas bien de quoi il parle, mais visiblement il me place sous sa protection. J'ai l'impression de m'être introduit par erreur, ou par effraction, dans un cercle privé qui sonde mon pedigree. Baratté et lui, deux soldats d'une armée secrète qui cherche à étendre sa toile ? Est-ce de l'art ou de la politique ? Alain se lève et me fait signe de le suivre. Nous redescendons et déambulons en silence avant de déboucher sur une grande place d'armes. Au centre, un rond de pelouse verte, entouré de gravillons blancs et d'une voie en enrobés rouges. Belfort città italiana ? è possibile... En tout cas, c'est du Vauban. Nous nous dirigeons vers un grand bâtiment de l'autre côté, quand nous croisons un petit groupe d'officiers en uniforme. Alain salue le plus gradé. J'essaie de me faire discret, mais l'homme aux cinq barrettes s'arrête à ma hauteur. Alain me fait une œillade et je ne vois pas arriver l'énorme gifle que le colonel me flanque devant ses subordonnés. Il est rose de colère froide, mais l'instant d'après, il rajuste son képi et me prend dans ses bras en m'embrassant chaleureusement. Je jette un regard ahuri à Alain qui esquisse un petit sourire du genre "Et voilà, tu es des nôtres". Les officiers murmurent d'aise. Je suis adopté, mais pas plus avancé.

jeudi 27 février 2020

Le 12 janvier 2019, rue de Trévise à Paris, un habitant du quartier s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il est en face de l'immeuble où s'est déclarée une fuite de gaz quand l’explosion se produit. Il est blessé à l'abdomen, mais il échappe à l'éventration à cause de son embonpoint. Grâce à sa graisse, il est en vie. L’embonpoint a du bon. Point.

samedi 1 février 2020

HaSoFiN  n° 498

Je rentre chez mes grand-parents en repliant un grand parapluie noir. Il manque quelques embouts à l’extrémité des baleines. C'est un parapluie que m'a prêté une vieille dame. Ma grand-mère est là, dans l'arrondi du couloir. Elle a sa tête des mauvais jours. Je connais bien cet air réprobateur. Je vais droit au but : « Qu'est-ce qu'il y a ??... c'est un manque de respect ? » Elle baisse le regard, l'air évasif et un peu dégoûté, genre : c'est toi qui l'as dit, pas moi. C'est ce qu'elle pense, sans l'ombre d'un doute, je la connais comme si elle avait fait ma mère. Je jette le parapluie par terre en projetant de l'eau dans le miroir et je claque la porte. J'extirpe ma Mobylette de sous l'escalier en colis maçon mot nu mental et quitte la rue du Gustatif Courbet. Ma suie hors de je. Elle m'a poussé à la dernière extrémité, celle des baleines.

mardi 14 janvier 2020

HaSoFiN  n° 475  (1)

C'est un très grand parc avec un golf, ou un immense golf qui peut servir de parc. Il y a des promeneurs, des allées, des bancs, des gardiens. Je marche sur une magnifique pelouse à l'anglaise, ça doit être permis, car le gardien à côté ne dit rien. Devant moi, j'aperçois le haut d'un talus. Vu l'immensité du paysage, ça pourrait être le bord d'un (grand) trou de golf ou le cratère d'un (minuscule) volcan éteint, comme on en voit en Auvergne. Je me rapproche doucement, mais au moment de franchir cette ligne de crête, je vois qu'en réalité c'est un trou très profond, aux parois abruptes. Je m'arrête net, en équilibre au bord du gouffre. Le gardien a tout vu et vient à mon secours. Il me tend la main. Je l'agrippe et je rebascule du bon côté. Ça y est, j'ai les deux pieds sur la pelouse. L'homme sourit, soulagé comme s'il venait d’attraper un enfant qui s'apprêtait à  traverser l'autoroute. « Ça va aller ? » me demande-t-il. « Oui, merci beaucoup. Heureusement que vous étiez là ». Mais comment cet énorme creux, aussi impressionnant qu'imprévisible, peut-il échapper à l'attention du promeneur, même distrait ? Je m'apprête à le questionner, quand je remarque que la pelouse est encore plus verte, plus belle, plus douce. On dirait une moquette toute neuve.

lundi 13 janvier 2020

HaSoFiN  n° 475  (2)

J'en suis là de mes réflexions, quand soudain la pelouse se met à onduler. Ça se soulève par endroits, ça s'agite. Un bras sort de là-dessous, puis une tête, un autre bras. C'est une femme, en habit de nuit. Elle se débat comme si elle sortait d'un cauchemar. Ses jambes de deux mètres de long repoussent la couverture-pelouse. En dessous, des draps blancs et un grand parapluie replié. Ce n'est pas un modèle ordinaire, mais un parapluie que les photographes utilisent en studio pour l'éclairage. La femme ferme ses yeux en force, son visage est crispé, elle pousse des petits cris stridents. Une Arielle Dombasle gothique. Mais où suis-je ? Je me retourne vers le gardien. Il n'est plus là. Personne alentour. Sous mes pieds, ça se soulève encore. À côté de de la femme en transe, c'est un homme qui émerge, immense et chauve, poilu et pas rasé. C'est aussi un énervé, il fume et émet des borborygmes. Mes oreilles sifflent. Je me sens bien seul, et bien petit, devant ces géants en colère. Je crois comprendre qu'ils ont été réveillés en sursaut et qu'ils vont aller se plaindre auprès de la direction. Mais de quoi parlent-ils ? On est dans un parc, pas dans un hôtel.

dimanche 12 janvier 2020

HaSoFiN  n° 475  (3)

Le gardien est réapparu. Je vais à lui comme vers le messie. Il me console de son mieux. « Ne vous inquiétez pas, vous n'y êtes pour rien » me dit-il, comme s'il s'agissait d'un événement tout à fait banal et bien connu de lui. Quelle émotion ! Je le prends à témoin : « Vous y comprenez quelque chose ? » Il esquisse un sourire, « Mais non je vous assure, pas plus que vous ». Il a l'air pensif, je l'inquiète. Je dois avoir la tête de Véra Clouzot dans Les Diaboliques quand elle voit Paul Meurisse se lever dans la baignoire, car il pose sa main sur mon épaule : « Tout va rentrer dans l'ordre, je m'en occupe » C'est à dire ??... « Rentrez chez vous et oubliez tout ça, je vais en parler avec la direction ». Ça ne fait rien, il y a des gardiens bien singuliers.