Stan
s'était levé tard comme d'habitude. Son matelas à mémoire de femme
il l'aime, de toutes les matières c'est la white qu'il préfère. À midi
en sortant de la poste, il avait senti que sa jambe était rède. Au stop
de la Cascade, un grand black en trottinette lui avait fait une peur
peule, le percutant à la hanche, l'insultant en anglais. Le sens de ses
paroles lui avait échappé, c'est sûr qu'il ne sort pas de Yale, ho !
Blessé surtout dans son amour propre, il s'était rendu à la gendarmerie
pour faire une déposition, bon gré, mal grey. Soulagé mais un peu
morveux de cette démarche, il avait eu un drôle de flash black sur le
chemin du retour, le visage d'Alain Braun, le premier de sa classe de
6ème. "Mister AB" avec ses lunettes et son petit sourire à la Claude Rich. Aucun potache sixties qui s'ignore n'avait envie d'en prendre de la grène, car il éblouissait
tous les profs, mais pas les filles, y'en avait pas encore en 62. At
the same time, the Beatles enclenchaient la 1ère avec Ringo et Love me
do, et personne ne le savait, pas plus au lycée d'état de garçons de la
cité du lion que rue de Rivoli à Paritchak.
Un jour la pink wave viendrait, sans crier gare, comme mon prince...
never mind the bollocks here's the Sex Pistols, compissant Elvis,
vomissant leur Guiness sur les boots des Fab Four, quatre crapauds à
peau lisse.
samedi 18 septembre 2021
dimanche 12 septembre 2021
J'ai attendu que tout le monde soit parti pour me recueillir devant mon vieux Charlie. Je l'ai vu cinq fois seulement et je chéris particulièrement les deux concerts avec Mick Taylor. Après, avec Ron Wood, Billy Preston et les percussions, c'était plus pareil. Vers minuit, j'entre dans la chapelle ardente. Un véhicule funéraire est sur le parking, il y a donc encore quelqu'un à l'intérieur. Je jette un œil et pousse une porte entrebâillée. Je m'approche sans bruit d'un homme en livrée grise, penché sur le cercueil; il passe sa main sur le visage de Charlie. Soudain, il sent ma présence dans son dos, sursaute et rajuste la position. « Vous cherchez ses dents en or ? » Il me dévisage, un rictus au coin des lèvres. « Vous êtes de la famille ? » Oui, de la grande famille... c'est dans les mains et les pieds qu'il a de l'or lui dis-je. Il se retient de me mettre son poing dans la figure et me pousse vers la sortie dans un fondu au noir. J'ai pas pu passer de temps avec mon cher défunt, mais je reviendrai... peut-être inversera-t-on les rôles, lui en visiteur et moi en gardien du tempo... Charlie is good tonight !
dimanche 20 juin 2021
L'autre jour, dans la file d'attente devant le bureau de poste, j'ai vu un homme sans barbe. Son petit masque en tissu imprimé à motifs provençaux laissait apparaître son menton. Il attendait son tour, sans manifester de désordre apparent. La femme qui le précédait lui tournait le dos, peut-être n'avait-elle pas remarqué son visage glabre. Il faut dire que le soleil donnait fort et que l'homme était à contre-jour. Quelle chaleur, dis-je à cet homme rasé d'une quarantaine d'années, pour voir s'il allait bien. Oui, me sourit-il, mais on ne va pas se plaindre. Aucun signe de détresse dans son regard, pas de trouble perceptible dans le timbre de sa voix. Malgré tout, j'ai toujours à l'esprit qu'un homme sans barbe peut parfois présenter tous les aspects de la normalité et de la bonne santé, tout en étant gravement atteint. Vous vous sentez bien ? insistai-je en me rapprochant de lui. Oui, m'a-t-il dit, il faut qu'on s'habitue à ces coups de chaud, ça va devenir notre quotidien. Ensuite il est entré dans le bureau et je l'ai observé à sa sortie. Tout paraissait normal dans son comportement. Je m'étais inquiété pour rien.
mercredi 12 mai 2021
L'autre jour, en faisant mon petit tour du pâté de maisons et des champs, j'ai croisé une chauve-souris au pied d'un piquet de pâture. Qu'est-ce que tu fais là en plein jour ? lui ai-je demandé. Rien, tu m'as réveillée. Tu dors à 4 heures de l'après-midi ?... Et pourquoi pas, Mick Jagger prend bien le thé à trois heures... D'où tu sais ça, toi ?... I got nasty habits, I take tea at three. Let it bleed est un disque culte chez les chiroptères... Alors là ma belle, tu me la bailles belle... Oui, je peux te chanter Live with me et Monkey man a cappella, mais j'entrave rien à tes expressions à deux balles... C'est pas une expression à 2 balles, c'est not' tonton Georges. A ciao pipistrello !
samedi 30 janvier 2021
« Ne bougez pas Monsieur, les secours vont arriver ». Sur le trottoir, une femme se mord la main. « Tout va bien » lui dis-je en descendant la branche maîtresse et en me laissant glisser le long du tronc de ce beau tilleul. J’atterris à ses pieds. Elle pousse un petit cri et fait un écart. De l'autre côté de la rue, un attroupement s'est formé. Comme d'habitude à cette heure du jour dans les lieux publics. Ces gens me prennent pour un singe échappé d'une cage qu'un gardien étourdi, supposent-ils, a dû fermer mal. Pas de temps à perdre en vains bavardages. J'agrippe une grande grille forgée haute d'un étage et de là m'élance dans un pin bleu. Sous mes yeux, un parc qui borde la voie ferrée du Marin Brun. Des cèdres, un saule redingote et au fond, l'entrée d'un tunnel. Je vois tout, mais la sirène d'une ambulance me ramène à la réalité. Ce parc est celui d'un hôpital. Un autre véhicule de secours arrive, suivi d'un camion de pompiers. Sons et lumières bleues, oranges avec du rouge, du blanc. Ça recommence. Me livrer à leurs camisoles, textiles ou chimiques ? Non. Je n'ai pas volé toute une vie dans les arbres pour me résoudre à déambuler le nez sur des vitrines, le cul sur des banquettes. Liberté surveillée, en France comme ailleurs, mais liberté inaliénable. Une fois de plus, je vais décliner mon identité, donner des gages de civisme et de respectabilité. Et si ça ne suffit pas, j'irai chercher ma botte secrète, cette photo avec Peter Lorre prise à Fresno, dédicacée "To my friend, the flying frenchie".
lundi 4 janvier 2021
mardi 3 novembre 2020
HaSoFiN n° 590
« Madame Larry Seigneur Book, c'est elle qui peut nous gêner ». Vignerot me demande de l'appeler pour notre affaire. Occupé à autre chose, il me tend une feuille rhodoïd vide, sans plus d'explications. Vu ma mine déconcertée - que dois-je faire de ce transparent? - il sort sa botte, qui fut secrète - la première fois - « vous préférez le nuancier? » Faut dire qu'avec Vignerot, en sept années de collaboration, on n'a jamais pu se tutoyer. C'est rare dans la grande famille du BTP, où la hiérarchie cohabite avec un paternalisme séculaire. Je prends le rhodoïd sans discuter. Tout sauf le nuancier. D'après ce qu'on m'en a dit, c'est un truc mis au point dans les années 70 par François Gaye-Dracq pour tester le sang-froid et la réactivité d'un technicien d'étude en cas de visite surprise de la DGCCRF. Une sorte de crash test improvisé, pour voir la capacité du salarié à parler sans rien dire. C'est une boîte de 50 échantillons. Le contrôleur choisit 5 couleurs et vous devez dire à quelles questions elles sont les réponses. Ambiance garde à vue. D'un autre côté, les bureaux très Samouraï Deuxième Souffle de la rue Pierre Rigaud sont le cadre rêvé pour ce genre d'interrogatoire. J'ai envie de me raviser et de dire oui au nuancier. Le regard fatigué de Vignerot par dessus ses lunettes me dissuade de cette récréation à la Melville. Ça sera Miss Lord Book et L’État des Choses.
lundi 12 octobre 2020
Une tension, une sorte d'émulation mystérieuse règne en ce lieu, mais je ne saurais dire pourquoi. Est-ce un club de loisirs, une Maison du Peuple, un établissement de santé pour personnes à gérer? (en gériatrie?) Rien ne m'est familier. La salle est très grande, quasiment vide. Juste une table et une chaise, un ordinateur, un casque et un micro. J'attends le feu vert. L'homme à la manœuvre me fait signe. Je m'assied. Vous êtes prêt ? J'acquiesce. Ça fait déjà un bout de temps que je suis prêt. La chanson, il fallait l'annoncer dans l'entrée, en attendant son tour. Je l'ai choisie au feeling, ensuite j'ai eu le temps de me préparer. Maintenant que je suis assis, micro à la main, la technique a des ratés. L'écran où je dois lire les paroles est noir. J'essaie de me souvenir des premiers vers, et de la façon de les attaquer. Après, ça viendra tout seul, avec le texte qui défile sous mes yeux. J'ai mis le casque, mais c'est silence radio. L'homme aux lunettes teintées trépigne. Il me fait un signe de la main, genre ça va venir. J'attends. Au fond de la pièce, j'aperçois Clélia qui ma fait un O avec le pouce et l'index. Tout d'un coup, l'intro débourre dans le casque. Chip chip chip chip cheep bee dee waow... il y a les playboys de profession habillés par Cardin et chaussés par... J'ôte le casque et me tourne vers le vigile au costume trois pièces... Hé, c'est pas la fille du père Noël ! Il me toise façon qu'est-ce t'as encore, toi ? Faut que j'me calme, sinon le père fouettard va m'en coller une.
samedi 12 septembre 2020
lundi 6 juillet 2020
vendredi 26 juin 2020
jeudi 7 mai 2020
C'est la promenade autorisée, 1 heure maximum, à 1 km du domicile. Temps couvert, vent froid. 4°C en milieu d'après-midi. La petite rue qui court à flanc de coteau est déserte. Je marche seul, je marche vite pour me réchauffer. Dans le haut de talus à droite, j'entends les buissons qui frissonnent. Quelques secondes plus tard, un petit chevreuil saute sur le bitume, dans un cliquetis de sabots. Il est là, immobile, 10 mètres devant moi. Il tourne la tête et vient à ma rencontre. Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as fait une fugue ? Il tend sa tête pour une caresse. Je lui gratte le cou en remontant sous la mâchoire. Ses oreilles frétillent. Toi t'es pas sauvage, soliloqué-je, surpris par ce comportement très social. Tu finis le tour avec moi ? Il a l'air partant. Je reprends ma route, doucement, puis je presse le pas pour voir, m'attendant à le voir détaler à tout moment. Non, il me suit docile, au pas cadencé, son museau vient taquiner mon aisselle. Nous attaquons la partie du chemin qui descend. Si ça n'avance pas assez vite, ne m'attends pas, lui dis-je pour le mettre à l'aise. « J'ai tout mon temps » me répond une petite voix chevrotante, artificielle. STOP !!!..
vendredi 1 mai 2020
Nous sommes à pied d’œuvre, au bord du chemin. C'est Natch qui a eu l'idée hier soir pendant le repas. Et si on allait au Mont Lachat ? Vu mon air mi-flic, mi zinzin, il précise les choses : « On essaye. Si on va pas au bout, c'est pas grave » Oui, comme ça, ça va. Alors on est prêts, lacets lacés, sac sur le dos. Grand beau ciel de traîne sans la mariée, y a plus qu'à mettre un pied devant l'autre. Je jette un regard vers le sommet, une barre rocheuse en mâchoire de cheval, bien exposée, on ne voit qu'elle. Natch perçoit une appréhension qui ne dit pas son non « C'est un peu raide sur la fin mais c'est bien balisé, tu verras, y a pas de lézard » Dommage, j'aime bien les petits iguanes ! De toutes façons, on a toujours notre petite veilleuse, clos-je. Il sourit « Quelqu'un va nous accompagner ? » Bien sûr que non, je parlais de la veilleuse ombilicale. Il reste coi. Quoi ? Ne me dis pas que tu as oublié le pouvoir protecteur de la petite flamme, lui dis-je en soulevant mon t-shirt et en dévoilant mon nombril. Son visage se fige « Si tu es fatigué, on ira un autre jour » me dit-il avec un petit rictus d'incrédulité, d'inquiétude. À sa mine contrariée, je vois qu'il ne comprend rien à ce que je lui dis. C'est toi qui n'as pas l'air en forme, on va rentrer. Hé Lachat, nous voilà pas ! C'est fou comme la confiance a vite fait de changer de camp.