La maison natale de Victor Hugo, je sais où elle est, je suis passé devant maintes fois, sans émotion particulière. Ce n'est pas un auteur auquel je pense. Je n'ai jamais eu envie d'en savoir plus que 1802, Napoléon le Petit, 1885 et le Panthéon. Pour René Daumal c'est différent. De passage à Charleville, j'avais fait le détour pour voir Boulzicourt. Rien de spécial, un village sans charme, traversé par une route bordée de maisons basses. L'envie était forte de frapper à une porte pour demander si la maison natale de RD était encore debout, fut-ce au bord de cette morne RD. J'y retournerais volontiers, accompagné d'un inconditionnel du Contre-ciel, mais ce sont des heures de route. Avant ça, j'avais cherché le bâtiment où fut hébergé Antonin Artaud à Ivry à sa sortie de l'asile psychiatrique de Rodez. Les maigres indices que j'avais recueillis ne m'avaient pas permis de l'identifier. Sans doute n'était-il plus reconnaissable, comme Artaud le Mômo après une séance d'électrochocs. Ces échecs domestiques, ces foyers éteints jusque dans les mémoires me laissent dans la frustration. Alors quand j'apprends que Samuel Beckett a séjourné à l'hôtel du Beaujolais à Vichy, je veux voir ce qu'il en reste. De l’hôtel, pas de Samuel. Lui je le vois souvent, en pensées et en mots. Et si avec un père OPJ je n'arrive pas à mener à bien cette enquête, je n'aurai plus qu'à me clochardiser, au sens rimbaldien du terme, tel Molloy au bord de son chemin de grande communication déclassé.
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lundi 6 décembre 2021
mercredi 11 décembre 2019
Je hais les haies
qui sont des murs
je hais les haies
et les mûriers
qui font la haie
le long des murs
je hais les haies
qui sont de houx
Je hais les haies
qu’elles soient de mûres
qu’elles soient de houx
qui sont des murs
je hais les haies
et les mûriers
qui font la haie
le long des murs
je hais les haies
qui sont de houx
Je hais les haies
qu’elles soient de mûres
qu’elles soient de houx
je hais les murs
qu’ils soient en dur
qu’ils soient en mou
qu’ils soient en dur
qu’ils soient en mou
je hais les haies
qui nous emmurent
je hais les murs
qui sont en nous
Raymond Devos
mercredi 25 mai 2016
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vendredi 12 septembre 2014
1 ÈRE PARTIE / Dialogue laborieux sur la puissance des mots et la faiblesse de la pensée
Il était tard lorsque nous bûmes. Nous pensions tous qu'il était grand temps de commencer. Ce qu'il y avait eu avant, on ne s'en souvenait plus. On se disait seulement qu'il était déjà tard. Savoir d'où chacun venait, en quel point du globe on était, ou si même c'était vraiment un globe (et en tout cas ce n'était pas un point), et le jour du mois de quelle année, tout cela nous dépassait. On ne soulève pas de telles questions quand on a soif. Quand on a soif, on guette les occasions de boire et, pour le reste, on fait seulement semblant d'y faire attention. C'est pourquoi c'est si difficile, après, de raconter exactement ce que l'on a vécu. Il est très tentant, lorsqu'on rapporte des événements passés, de mettre de la clarté et de l'ordre là où il n'y avait ni l'une ni l'autre. C'est très tentant et très dangereux. C'est ainsi que l'on devient prématurément philosophe. Je vais donc essayer de raconter ce qui s'est passé, ce qui s'est dit et ce qui s'est pensé, comme c'est venu. Si tout cela vous paraît d'abord chaotique et brumeux, prenez courage : ensuite ce ne sera que trop ordonné et trop clair. Si alors l'ordre et la clarté de mon récit vous paraissaient sans substance, rassurez-vous : je terminerai par des paroles réconfortantes.
Il était tard lorsque nous bûmes. Nous pensions tous qu'il était grand temps de commencer. Ce qu'il y avait eu avant, on ne s'en souvenait plus. On se disait seulement qu'il était déjà tard. Savoir d'où chacun venait, en quel point du globe on était, ou si même c'était vraiment un globe (et en tout cas ce n'était pas un point), et le jour du mois de quelle année, tout cela nous dépassait. On ne soulève pas de telles questions quand on a soif. Quand on a soif, on guette les occasions de boire et, pour le reste, on fait seulement semblant d'y faire attention. C'est pourquoi c'est si difficile, après, de raconter exactement ce que l'on a vécu. Il est très tentant, lorsqu'on rapporte des événements passés, de mettre de la clarté et de l'ordre là où il n'y avait ni l'une ni l'autre. C'est très tentant et très dangereux. C'est ainsi que l'on devient prématurément philosophe. Je vais donc essayer de raconter ce qui s'est passé, ce qui s'est dit et ce qui s'est pensé, comme c'est venu. Si tout cela vous paraît d'abord chaotique et brumeux, prenez courage : ensuite ce ne sera que trop ordonné et trop clair. Si alors l'ordre et la clarté de mon récit vous paraissaient sans substance, rassurez-vous : je terminerai par des paroles réconfortantes.
René Daumal - La grande beuverie - 1938
jeudi 26 juin 2014
vendredi 31 mai 2013
vendredi 29 juillet 2011
MÉMORABLES
Souviens-toi : de ta mère et de ton père, et de ton premier mensonge, dont l'indiscrète odeur rampe dans ta mémoire.
Souviens-toi de ta première insulte à ceux qui te firent : la graine de l'orgueil était semée, la cassure luisait, rompant la nuit une.
Souviens-toi des soirs de terreur où la pensée du néant te griffait au ventre, et revenait toujours te le ronger, comme un vautour ; et souviens-toi des matins de soleil dans la chambre.
Souviens-toi de la nuit de délivrance, où, ton corps dénoué tombant comme une voile, tu respiras un peu de l'air incorruptible ; et souviens-toi des animaux gluants qui t'ont repris.
Souviens-toi des magies, des poisons et des rêves tenaces ; - tu voulais voir, tu bouchais tes deux yeux pour voir, sans savoir ouvrir l'autre.
Souviens-toi de tes complices et de vos tromperies, et de ce grand désir de sortir de la cage.
Souviens-toi du jour où tu crevas la toile et fus pris vivant, fixé sur place dans le vacarme de vacarmes des roues de roues tournant sans tourner, toi dedans, happé toujours par le même moment immobile, répété, répété, et le temps ne faisait qu'un tour, tout tournait en trois sens innombrables, le temps se bouclait à rebours, - et les yeux de chair ne voyaient qu'un rêve, il n'existait que le silence dévorant, les mots étaient des peaux séchées, et le bruit, le oui, le bruit, le non, le hurlement visible et noir de la machine te niait, - le cri silencieux « je suis » que l'os entend, dont la pierre meurt, dont croit mourir ce qui ne fut jamais, - et tu ne renaissais à chaque instant que pour être nié par le grand cercle sans bornes, tout pur, tout centre, pur sauf toi.
Et souviens-toi des jours qui suivirent, quand tu marchais comme un cadavre ensorcelé, avec la certitude d'être mangé par l'infini, d'être annulé par le seul existant Absurde.
Et surtout souviens-toi du jour où tu voulus tout jeter, n'importe comment, - mais un gardien veillait dans ta nuit, il veillait quand tu rêvais, il te fit toucher ta chair, il te fit souvenir des tiens, il te fit ramasser tes loques, - souviens-toi de ton gardien.
Souviens-toi du beau mirage des concepts, et des mots émouvants, palais de miroirs bâti dans une cave ; et souviens-toi de l'homme qui vint, qui cassa tout, qui te prit de sa rude main, te tira de tes rêves, et te fit asseoir dans les épines du plein jour ; et souviens-toi que tu ne sais te souvenir.
Souviens-toi que tout se paie, souviens-toi de ton bonheur, mais quand fut écrasé ton cœur, il était trop tard pour payer d'avance.
Souviens-toi que tout se paie, souviens-toi de ton bonheur, mais quand fut écrasé ton cœur, il était trop tard pour payer d'avance.
Souviens-toi de l'ami qui tendait sa raison pour recueillir tes larmes, jaillies de la source gelée que violait le soleil du printemps.
Souviens-toi que l'amour triompha quand elle et toi vous sûtes vous soumettre à son feu jaloux, priant de mourir dans la même flamme.
Mais souviens-toi qu'amour n'est de personne, qu'en ton cœur de chair n'est personne, que le soleil n'est à personne, rougis en regardant le bourbier de ton cœur.
Souviens-toi des matins où la grâce était comme un bâton brandi, qui te menait, soumis, par tes journées, - heureux le bétail sous le joug !
Et souviens-toi que ta pauvre mémoire entre ses doigts gourds laissa filer le poisson d'or.
Souviens-toi de ceux qui te disent : souviens-toi, - souviens-toi de la voix qui te disait : ne tombe pas, - et souviens-toi du plaisir douteux de la chute.
René Daumal - 1942
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